Ah! Les gros barbares musculeux, les gladiateurs aux biceps saillants, les Vikings
virtuoses de la hache et les orques brutaux! Que de beau monde se bouscule aux portes de l'imaginaire fantastique! Je mets au défi bien des dessinateurs, entre deux minettes aux formes
épanouies, de ne pas se laisser aller à la représentation d'un Conan ou d'un Elric. Ces esthètes du crâne brisé, ces délicats percussionistes à la masse cloutée ont depuis des décennies
imposé leur loi (assez simple d'accès) à la littérature et au cinéma.
Dans le monde des dessinateurs, je vais à nouveau invoquer l'inestimable Frank Frazetta, maître de la sauvagerie en tous genres,
mais aussi le "dauphin" spirituel, Boris Vallejo. D'origine péruvienne, Vallejo a toujours
été fasciné par le corps humain, et en particulier celui des culturistes. Il en a résulté des peintures inoubliables. De ce grand peintre, je vous recommande FANTASY, qui est en vérité un guide d'apprentissage dans lequel j'ai beaucoup puisé, et le magnifique MIRAGE, que Boris a composé avec son épouse Doris (non, ce n'est pas un culturiste),
auteur de poèmes. Vallejo a énormément compté dans mon évolution, et son influence est aujourd'hui irrémédiable puisque je rêve toujours de jungles
baroques peuplées de tigres, de femmes plantureuses et sauvages, et, bien sûr, de gros barbares sans principes.
Je regrette d'autant plus la tournure qu'il a donnée à son travail depuis une dizaine d'années: il avait tout pour succéder à Frazetta, et je crois
qu'il a dévié. Il s'agit d'un jugement trés personnel, mais je le crois objectif, et je le revendique: Vallejo a perdu l'étincelle, et au lieu de
poursuivre la perfection du dessin, il a plutôt recherché celle de ce qu'il représentait, ce qui est à mon avis une faute. Un dessin parfait n'est pas nécessairement le reflet absolu et
photographique du réel, même il doit être une interprétation. Frazetta n'a fait que des chef-d'oeuvres, mais il a toujours laissé une part d'aléatoire
et d'insaisissable dans ses tableaux: parfois, un simple coup de pinceau suffit pour créer l'idée. Vallejo, lui, est tombé dans le travers de l'absolue
perfection photographique, qui hante tous les dessinateurs réalistes. Depuis les années 90, ses tableaux sont trop lisses, trop brillants, ses personnages sont en bois, statiques, sans vie.
Tout est lissé jusqu'au dernier degré. Quand c'est lisse, je vois mal ce qui peu exprimer la sauvagerie et la liberté. Il en va de même pour les artistes du numérique, en 2D comme en 3D: je
n'aime pas beaucoup que tout brille, cela fausse le sens et semble chasser la présence de l'ombre et des textures sales ou dégradées. J'en reviens à Tanizaki: l'ombre donne toute son âme à la lumière.
S'il y avait une sainte trinité des peintres actuels dans mes références, ce seraient Frazetta,
Vallejo malgré tout, et, et... Siudmak bien sûr. Mais pour parler de ce fou égaré sur la planète humaine, il
faudra un tout autre article...
Allez, bonne journée à tous, et n'oubliez pas la devise du vrai barbare: Dans le doute,
frappe encore.