LES AVENTURES DE MARCEL MARMOTTE
CHAPITRE 4: UN VOYAGE IMPREVU
Marcel ouvrit les yeux. Il s'était endormi quelques heures auparavant. Son regard parcourut le plafond de sa chambre, puis redescendit et se perdit dans la couleur terne des murs taillés à même
la roche. Sur sa table de chevet brûlait une chandelle. La flamme s'agitait comme si le vent circulait dans la pièce en permanence. Marcel l'observa de près: il ne s'agissait que de son propre
souffle. Il soupira puis se colla dos au mur, l'oreiller calé derrière la tête. Un grincement régulier se faisait entendre: sa mère était là, avec lui, et se balançait sur son fauteuil à bascule,
perdue dans d'insondables pensées. Il se passa de longues minutes encore, quand une faible toux franchit les murs depuis la chambre de Mahmoud. La mère se leva comme une somnambule et passa la
porte. Marcel observa son bureau. Il ne s'y trouvaient que les ingrédients achetés à l'apothicaire. Un tas de feuilles, aussi, blanches comme la neige, sur lesquelles il n'écrivait jamais. Il
n'aimait pas écrire.
Ce jour là, pourtant, sa patte griffue se porta vers une plume et fit voyager celle-ci vers un encrier peu sollicité. Elle plongea dans le liquide noir puis en ressortit, vola encore vers la
plate et assomante virginité d'une feuille sans mots, et, s'y posant sans douceur, gratta quelques boucles hésitantes. Quand Madame Marmotte revint
auprès de son fils, elle ne trouva rien d'autre qu'une lettre mal écrite, dont elle devina le contenu avant même d'avoir lu. Elle l'approcha de la chandelle, dans un état second. Au moment où
Marcel avait bouclé sa valise en catastrophe, il s'était dit qu'il n'arriverait pas à dire au revoir. Voici ce que disait ce message:
"Maman,
Je vais chercher le dernier médicament dans les Pyrénées. Veille bien sur Mahmoud. J'irai vite.
Je marcherai bien. Le vent me poussera, et si Dieu veut, je serai de retour avant 6 jours.
Marcel"
Quand elle lut ces mots, la mère de Marcel songea qu'elle allait passer les 6 journées les plus longues et les plus terribles de
sa vie. Elle pensait bien, mais elle était en dessous de la vérité.
Dans sa loge de maçon, Marcel, le regard sombre, inspecta avec attention ses outils et son bleu de travail. Il décida d'emporter son pic de mineur, qui lui servirait à la fois de canne et de
moyen de défense. Il s'efforçait de ne pas penser, mais aller là-bas, dans le Pays Frère, traverser tant de terres inconnues et dangereuses! Bien malin s'il arrivait à survivre simplement à
l'aller! Et là-bas, trouverait-il cette fleur si rare? Et reviendrait-il à temps? Une marmotte avait-elle déjà fait un tel trajet en aussi peu de temps? Comme à chacune de ces questions il ne
parvenait à répondre que par "Non", il finit par avaler une gorgée de sa bouteille d'alcool de racines fermentées, acheva de boucler son sac, passa directement son bleu, dans lequel il avait déjà
tant transpiré, puis se dirigea vers le centre-ville. Sur le chemin, il s'arrêta devant la porte de Théophile.
"Je n'ai pas le droit de faire ça" murmura-t-il en même temps qu'il frappait.
Le père Marmelade ouvrit. C'était un homme sans qualités, voleur et lâche, mais il aimait son fils. Quant il vit le faciès décomposé et inquiétant de Marcel, il ne put s'empêcher d'éprouver une
angoisse.
"Monsieur Marmelade, je m'en vais vers le Pays Frère. J'ai besoin d'un compagnon sur la route. Je voudrais que ce soit Théophile. S'il vient, vous devez savoir qu'il y a trés peu de chances qu'on
revienne."
Le père bredouilla quelques paroles inaudibles, mais Théophile avait tout entendu et préparait déjà ses affaires: Marcel était son meilleur ami et il l'aurait suivi n'importe où pour peu que
l'enjeu fût d'importance. Théophile, nous l'avions vu, avait beaucoup de défauts, mais il n'était plus un enfant, et son père ne lui donnait plus d'ordres ni de conseils depuis longtemps. Il ne
fut pas long: sa valise était déjà prête pour le déménagement. Il se contenta d'y rajouter un couteau et un gros pull. La seule chose que le vieux bandit put lui déclarer lorsqu'ils se séparèrent
fut: "Prends pas froid, garçon". Théophile sourit et lui tapa sur l'épaule. Il n'avait pas demandé un seul détail à Marcel: le trajet leur en laisserait largement le temps.
Lorsqu'ils arrivèrent au centre-ville, ils furent étonnés de constater qu'il était déjà désert, ou peu s'en faut. Deux ou trois familles trottinaient vers la sortie principale pour rejoindre la
cohorte du déménagement. Le bureau des inscriptions était en train de fermer, et c'était Fortegriffe Marmottin, l'adjoint au maire, qui s'en occupait. Lorsqu'il aperçu Marcel, il lui fit
signe du menton. Théophile et lui s'approchèrent.
"Ta mère m'a tout raconté, déclara-t-il en soupirant. C'est terrible que Senolvag revienne parmi nous. Le maire m'a donné ses ordres. Comme convenu, vous resterez ici une semaine de plus, puisque
transporter ton frère le tuerait. Le docteur Marindodouce assistera ta mère. Et je vous laisse à la garde de..."
L'adjoint fit un signe en direction de la mairie, devant laquelle était en train de fumer une marmotte particulièrement bien balancée, portant l'uniforme des Gendarmes Noirs. Le gars s'avança
pesamment.
"...Edouard Marmoire. C'est bien ça? C'est notre maréchal des logis en chef. Il assurera la garde de ta maison et des tiens, Marcel. Tu t'entendras bien avec lui.
- Merci, Monsieur Marmottin, déclara Marcel. Mais je ne peux pas rester avec eux. Théophile et moi nous allons devoir voyager."
Comme l'adjoint ouvrait des yeux effarés, Marcel répéta les détails de l'affaire pour éclairer sa lanterne. Quand il eut fini, Fortegriffe se gratta le crâne et tordit la truffe.
"Je comprends bien, mes enfants, seulement partir à deux... vous ne pouvez pas vous le permettre. Ecoutez... je vous propose de vous faire aider par Edouard. N'est-ce-pas, Maréchal Marmoire? Vous
accompagnerez bien nos jeunes héros?
- Je suis même volontaire, M. l'adjoint au maire.
- Parfait. Je compte sur vous pour nous les ramener entier.
- Je ramènerai tout ce que je pourrai."
Marcel sourit en songeant à ce que cette réponse pouvait signifier, mais il était ravi d'obtenir une aide supplémentaire.
"Inutile! s'exclama alors une voix depuis un tunnel qui débouchait sur le quartier riche. Gardez votre pandore, Fortegriffe! C'est moi qui accompagne Marcel et Théophile!"
Le petit groupe se tourna vers le tunnel, attendit quelques secondes, et vit apparaître à la lumière des torches de la place une silhouette bien connue: une veste aristocratique couvrant une
chemise impeccable, un col blanc que surmontaient un menton hautain et un sourire goguenard.
"Alors, les glorieux héros? Vous ne comptiez pas me dispenser du plaisir de vous apprendre à lire une carte, non?"
C'était David Marmotus.
A l'étage inférieur, Ignace Marmitton achevait lui aussi de faire ses bagages. Ni vêtements, ni armes: tout ce qu'il entassa, ce fut de la paperasse. L'air soucieux, le bibliothécaire serra les
dents en fermant son épaisse valise. Il ferma toutes les portes de la Grande Bibliothèque, puis se retira entre les rayons et se dirigea vers un minuscule trou à rat pratiqué au bas d'un mur, que
cachaient des kilos de livres entassés. A peine fut-il entré que des regards inquiétants illuminèrent les lieux. Trois formes sombres s'agitèrent et s'avançèrent vers Ignace. Celui-ci les fixa et
murmura.
"Bien. Il est l'heure. Débarassez-moi du cadavre."
A SUIVRE
Frédéric MATHIAS
LA SEMAINE PROCHAINE: le chapitre 5
LES RÔDEURS