MAIS MANDARINE EST
AUSSI...
sarcastique
maléfique
anatomique
impudique
mécanique
Un petit croquis de femme-robot, de cyborg au doux regard, voilà qui me renvoie au temps béni de la lecture des mangas de qualité. Il est intéressant de
constater que la bande-dessinée japonaise a consacré depuis longtemps déjà une place prépondérante aux héroïnes. C'est un évènement culturel important. Il suffit de songer aux super-héros
américains pour mesurer la différence: combien de Superman, Batman, Captain
America et autres X-men aux muscles hypertrophiés, de mâles virils au large menton! Et quand ils vous collent une femme dans le groupe, c'est la
femme invisible (Les 4 Fantastiques), ou un monstre aux pouvoirs dangereux (faites le tour des X-men et trouvez moi une femme sympathique...). Sans
pour autant renier les innombrables qualités des "comics" américains, ils n'ont jamais représenté à mon sens les mêmes avancées morales et philosophiques que les mangas. En effet, les
artistes japonais sont souvent des insoumis, voire des asociaux qui attaquent férocement le système du japon moderne, dans lequel la femme est bien souvent confrontée à la
rudesse du monstre économique et phallocrate. Comme l'a si bien écrit Tanizaki, il y a aussi un héritage culturel
lourd, puisque les femmes japonaises ont longtemps été cantonnées dans l'ombre des maisons, ce qui était réellement un concept esthétique: la célèbre blancheur du visage nippon devant
contraster avec un corps atrophié noyé dans les kimonos et l'ombre des murs. Or, dans l'art japonais, et donc dans les mangas, les femmes tiennent souvent la dragée haute aux hommes. Sans
doute est-ce une réaction saine et liée à la répression morale qu'elle ont longtemps subi (les choses se sont beaucoup améliorées, et il convient à présent, en ce qui concerne les femmes, de
regarder chez nous avant de critiquer nos voisins, fussent-ils asiatiques... et ne confondons pas Japon et Chine).
Sans m'attarder sur la présence féminine dans le Kabuki ou le théâtre de Nô, je vais juste évoquer la
bande-dessinée. Deux oeuvres majeures ont imposé des héroïnes au public de ma génération: GHOST IN THE SHELL et
GUNNM. On ne soulignera jamais assez ce que représente l'apparition des femmes à la place du héros, et non plus de
sa mère ou de sa petite amie, il s'agit d'une vraie évolution des mentalités: le 21ème siècle aura ses Zorro féminins. Pensez à l'impact dans la tête des mômes et des ados, dont je fus.
Gunnm reste pour moi le choc visuel et moral le plus important, inégalable, fruit d'un délire dirigé, riche de symboles et sans doute inspiré par
l'à-venir.
Ma petite Mandarine suit le modèle graphique de Gally, l'héroïne de ce manga, à savoir un corps bétonné d'acier et de circuits électriques, qui
pourtant évoque la grâce et un port digne. C'est bien une image moderne et désormais irremplaçable: le femme peut enfin être belle sans être la proie offerte. Un pas de trop, et les lecteurs
de Gunnm savent ce que l'imprudent mal intentionné risque auprès d'elle: sa tête, en général. La violence outrancière de cette oeuvre est trés lourde
de sens, là où les américains se complaisent dans une violence dont je ne comprends pas l'intérêt, suite d'explosions et de tueries qu'ils prennent plaisir à répéter dans le réel. L'oeuvre
d'art prend une toute autre tournure dans le cas de Gunnm, et pour peu que de tels livres soient lus par les enfants et les adultes avec du recul et un
oeil critique, il n'y aura plus alors besoin de trouver des solutions au combat des sexes: il n'existera plus.
Détail technique du jour: les couleurs de Mandarine constituent un tryptique magique, basique mais
trés efficace: en posant un triangle équilatéral sur un roue de couleurs complémentaires, on obtient cette sainte trinité à coup sûr... du violet, du vert et du orange vous évitent la faute
de goût!
Frédéric MATHIAS