LES AVENTURES DE MARCEL MARMOTTE

 


 

CHAPITRE 1: LE GRAND DÉMÉNAGEMENT

 

 

L'automne s'avançait. Un ciel lourd et annonciateur d'orage étendait son ombre sur les Alpes orientales, à 3000 mètres d'altitude. C'était quelque part dans le massif de la Vanoise, sur le versant sud d'une montagne pas encore immobilisée par l'hiver, où régnait encore un peu de la chaleur estivale. On pouvait même, à condition de bien tendre l'oreille au-dessus de certains secteurs, deviner une agitation assez forte. Oh, pas celle de l'animal humain, bien sûr, qui est agité de façon constante et assez vaine. Il s'agissait là d'une agitation majeure, qui témoignait d'un évènement vraiment important. Quiconque passait par ce coin, couvert d'herbes et de rochers mais presque dépourvu d'arbres, pouvait, s'il en prenait le temps, entendre l'écho de l'incessant ballet du peuple de la terre. Faisons l'effort ensemble, chers lecteurs, d'entrer par un trou de taupe et de plonger dans les ténèbres... Des cailloux, de la poussière, quelques racines... avancez encore! Plongez, ne restez pas les fesses en l'air comme une autruche! Il faut, pour comprendre, vous laisser submerger. Voilà. 10 mètres de profondeur. Bienvenu à Fouilleterre, capitale savoyarde des marmottes.

 

"Le quartier Gratouillant! s'exclama une voix forte. A l'appel! Allez! On a du retard! Le quartier Quicogne et la place Creusetombe ont déjà été recensés! Allez, on se presse!"

De longues files de marmottes s'amoncelaient, se croisaient, se bousculaient et se mélangeaient au beau milieu de la place souterraine de la mairie. La voix de stentor qui tentait de mettre bon ordre à ce vaste déplacement appartenait à M. Fortegriffe Marmottin, l'adjoint au maire. Il était aidé dans cette tâche immense par la Gendarmerie Noire, commandée par Juste Marmotton. Autant vous le dire tout de suite, il n'y a pas beaucoup de variantes dans les noms de famille des marmottes: Marmotton, Marmotti pour ceux des Alpes italiennes, Marmotté, Marmot, Marmiton aussi... ce sont des gens formidables, mais ils sont totalement dépourvus d'imagination. Et puis, il faut bien l'avouer, ils font tous plus ou moins partie de la même famille.

La cause de ce grand chambardement était bien connue de tous, et relevait en fait de l'habitude. L'hiver approchant, il était temps pour tous les Fouilleterrois de quitter le terrier d'été pour descendre vers le site hivernal, plus bas dans la vallée. On recensait les familles avant de les répartir dans les terriers d'hibernation. Pour toutes les marmottes, c'était à la fois une grande joie et une certaine inquiétude: il fallait s'organiser parfaitement, embarquer les rares meubles que l'on possède, tout le matériel de travail, surveiller les enfants qui se perdent si facilement dans les vieilles galeries... Pour certaines familles, comme les Marmotus, rien de plus facile: ils étaient parfaitement organisés depuis la nuit des temps. Le père Marmotus était l'homme le plus riche de la ville et menait fermement son petit monde à la griffe et à l'oeil. Sa femme n'était pas tendre non plus, mais devant lui elle se taisait. Aimable Marmotus avait été bon par le passé, mais sa richesse avait gâté son coeur, et, peu à peu, ce singulier cancer avait rongé toute la famille. Craints et respectés, les Marmotus faisaient parfois office de chef du village, et on doit leur reconnaître un remarquable sens de l'organisation. C'est ainsi que lorsqu'une cohue éclata entre deux files, à cause d'une histoire de cageot de racines obstruant le passage, le fils Marmotus, David, grimpa sur l'estrade de l'adjoint, s'empara du porte-voix, fit armer le lance-pierre des gendarmes, et intima à tous l'ordre de se calmer. Il n'eut pas besoin d'aller plus loin. Les files reprirent leur avancée pesante, pendant que David se frayait un chemin entre elles pour aller prendre au collet le coupable de cet incident.

"Théophile Marmelade! gronda-t-il. Décidément les chiens ne font pas des chats! La semaine dernière ton père a fait deux jours de clapier pour vol à la tire, et maintenant voilà le prodigieux rejeton qui fait des siennes pour trois racines!"

Le malheureux sur qui David venait de tomber était son exact contraire: maladroit, malchanceux, malavisé, malheureux, mal logé, malade, Théophile accumulait les pires défauts aux bouts desquels il témoignait d'une qualité certaine, mais inconnue des autres: la gentillesse. David et lui ne s'aimaient pas, cela depuis l'âge des chaussettes. Ils allaient en venir aux mains, quand un pic de mineur s'abattit entre eux deux avec force. Une main noircie de charbon tenait l'outil avec fermeté. La lampe frontale d'un casque de mineur aveuglait les deux marmottes. Une voix douce mais ferme s'éleva:

"Théophile, va préparer tes affaires, je viens de t'inscrire. David..."

La lumière s'éteignit et l'inconnu retira son casque.

"David, si jamais tu lèves la main sur Théophile encore une fois, je te plante mon outil de travail entre les deux yeux. Tu as tout. Il n'a rien. Tu peux au moins faire semblant d'y songer."

Le fils Marmotus resta un moment sur place, raide sur ses talons. Les dents serrées, il chercha une réponse, mais ravala sa salive et retourna voir les siens. Jamais il n'avait su quoi répondre à Marcel Marmotte.

 

Marcel était né 6 ans plus tôt, ce qui veut dire qu'il entrait dans l'âge d'homme. Il travaillait à la mine, comme la moitié de ses compatriotes. Il connaissait un monde qui se situait 1200 mètres plus bas, au coeur de la montagne, un monde noir, sans pitié, dont on faisait connaissance à coups de pioche, de pics, de lampes, de pelles et de marteaux. Bien des marmottes y laissaient la vie, mais l'économie de la cité se faisait essentiellement par la vente du charbon, car en surface, depuis une trentaine d'années, les herbes et les fleurs commençaient à manquer et personne ne savait pourquoi. On avait alors commencé à faire du commerce avec "ceux d'en bas", les cousins écureuils notamment. Ce que devenait le charbon, aucune des marmottes ne le savait, mais elles-mêmes en utilisaient une partie pour éclairer la ville.

Marcel était beaucoup aimé, cela pour diverses raisons... il était d'une nature joviale et avenante, il aimait les copains, séduisait les filles, aidait sa mère à vivre malgré sa maigre paye, il était fort et rigolo. Il y avait une autre raison, plus connue des anciens, dont on parlait peu mais qui était peut-être le principal: son père était un héros. Gaston Marmotte avait sauvé la ville de l'inondation 20 ans plus tôt, et avait payé son héroïsme de sa vie. Son grand-père était un héros: Louis Marmotte avait sauvé la tanière des Marmotus lors de la Guerre des Taupes, 40 ans plus tôt, et avait payé son héroïsme de sa vie. Je ne parlerai pas de l'arrière-grand-père, car vous avez déjà compris: chaque génération de la famille Marmotte avait son héros, et celui-ci mourait pour les autres. Une petite légende s'était ainsi créée, et on regardait Marcel avec admiration et crainte. Qui sauverait-il? Comment allait-il le payer?

En vérité Marcel n'en avait cure. D'abord il était jeune encore, et puis il avait trop à penser sur ses propres centres d'intérêt. Si les marmottes n'ont pas d'imagination, lui en avait trop. Simple mineur, il était capable d'inventer les histoires les plus folles avec l'envie qu'elle puissent se réaliser un jour. Or, ce jour-là, il sentait précisément son coeur battre plus fort qu'à l'accoutumée. Lorsqu'il eut congédié David, dont on comprend à présent la réaction, il prit la galerie ouest. Il marcha jusqu'à sa tannière de maçon, un réduit qui ne lui servait qu'à entreposer ses affaires de travail. Une fois arrivé, il retira sa blouse et posa son panier à provisions. Il sortit de celui-ci les restes de son repas de midi, puis un petit coffret, minuscule, couvert d'une couche de terre fine accumulée pendant sans doute des siècles. Il souffla sur le coffret et créa un petit nuage de poussière. Il l'avait découvert en empruntant une ancienne galerie, interdite d'accès à cause des risques d'éboulement. Il était ainsi: plus c'était sombre et inquiétant, plus il était persuadé de découvrir un trésor. A dire vrai, il n'avait jusque là trouvé que quelques fossiles.

Il crocheta rapidement la serrure du coffret, souleva le couvercle et contempla. Il s'y trouvait un rouleau de parchemin, soigneusement maintenu par un ruban rouge. Il le déplia. A peine ses yeux débutaient-ils la lecture qu'on cogna fort à sa porte. C'était la voix de Bellefourrure, le contremaître de la mine.

"Marcel! Marcel! Tu es là?

-Euh, oui! Je me change, qu'est-ce qu'il y a?

-Ta mère t'appelles! C'est urgent!

-Bah! C'est toujours urgent avec elle! Qu'est-ce qu'elle a dit?

-C'est..."

Marcel reconnut une vibration qu'il n'aimait pas dans la voix de Bellefourrure.

"C'est ton petit frère. Il... il vient de tomber malade et... on dirait que c'est la maladie Senolvag".

Marcel laissa tomber le rouleau au sol, marcha dessus sans s'en apercevoir et courut aussitôt vers la tannière maternelle.

 

A SUIVRE


 

 

LA SEMAINE PROCHAINE: le chapitre 2

LA MALADIE SENOLVAG

 

 



 

 

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