Je n'ai pas, à proprement parler, de rêves de midinettes en ce qui concerne le monde des dessinateurs: j'ai beau placer
Frazetta au-dessus du lot, fondre devant Vatine ou Wendling, dresser l'éloge d'Hermann avec emphase, m'extasier devant l'énergie de
Toriyama, je ne suis pas pour autant une groupie en quête d'autographes. Une des rares fois où
je suis allé au festival d'Angoulême, j'ai entr'aperçu Yslaire, noyé derrière une cohorte de fans en délire. Son visage d'enterrement
en disait d'ailleurs long sur la corvée à accomplir! Il n'y a en vérité qu'un seul dessinateur que j'aurais aimé rencontrer, et ce rêve restera rêve, puisque le grand homme nous a quittés en
1997.
Je veux parler de Franquin. Je ne suis pas le premier à déclarer que "le plus grand", c'était lui. Cela peut aussi étonner les
visiteurs de ces pages, qui n'ont peut-être pas remarqué dans mon trait une quelconque influence du maître. C'est parce que je ne vous ai pas encore offert de dessins d'humour "lâchés". J'ai deux
façons d'aborder mon travail: par la contrainte la plus lourde, ou par la liberté la plus grande. J'ai l'intime conviction que l'oeuvre réussie ne pourra surgir que de cette cohabitation.
J'estime que pour se permettre la liberté du trait, c'est-à-dire cette énergie folle, si pleine de vie et de beauté que Franquin mena à son apogée, il
faut s'astreindre un apprentissage sévère. En d'autres termes, pour faire du dessin d'humour (c'est d'ailleurs par là que j'ai commencé), il faut connaître son anatomie sur le bout des doigts,
maîtriser les académismes. Oh, je sais bien que ce n'est pas le lot de tout le monde, mais je tiens, sans prétention, à maîtriser les deux axes. C'est parfois handicapant, je le reconnais: il
m'arrive, dans mes désirs de comprendre un équilibre, la façon dont un muscle fait enfler la peau, de perdre l'énergie vitale. Il faut alors s'extirper de ce carcan technique pour offrir au
crayon la piste vierge de la feuille: c'est souvent dans un seul jet, qui parfois ne prend que quelques secondes, que l'âme d'un dessin transparaît. Peu à peu, l'équilibre se fait. Peu à peu, je
dompte, sans être certain d'apprivoiser.
Le dessin d'humour est le plus "libre", précisément, parce qu'il peut être débarassé de toute exigence didactique. L'intention est directe: faire rire, et l'effet doit être immédiat. Franquin a surpassé tous les autres parce que son trait, qui au fil des années de chargea de détails sans perdre sa lisibilité, est parfaitement juste.
CommeUderzodans une moindre mesure, ou Morris bien sûr, l'apparente facilité de ses dessins
pleins de drôlerie et d'énergie révèle la marque d'un trés grand technicien. Et, bien sûr, c'est peut-être cela le plus difficile: ne dit-on pas qu'au cinéma le plus dur est de faire rire? Or les
humoristes ne sont-ils pas souvent regardés avec un peu de condescendance?
Hergé lui-même reconnut un jour que Franquin était au firmament: quelle consécration, de la
part d'un homme qui n'était pas prodigue de louanges, et qui lui-même était un si bon dessinateur! Ne nous étonnons pas non plus que Franquin fut un si
grand anxieux, "le génie du doute" comme l'avait désigné un livre dont j'ai oublié le titre.
J'en fais aussi, du dessin d'humour, je peux même dire que j'en suis fou, et pourtant, tellement fasciné par la hauteur à laquelle Franquin a placé la
barre, il m'arrive de penser qu'il est plus simple de faire dans le réalisme! Je vous livrerai divers travaux à ce sujet, et je poursuivrai cette réflexion sur le partage entre la liberté et la
technique, car c'est le noeud de la création. A terme, il est indispensable que tous les styles abordés soient réalisés avec la même sève.
En attendant, replongeons-nous sur la BD franco-belge, et sur Franquin en particulier: chaque gaffe de Gaston, c'est une promesse de rire ici-bas.
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Je n'ai pas, à proprement parler, de rêves de midinettes en ce qui concerne le monde des dessinateu ...